Pratique du droit…le contre la montre ?

L’accélération du temps !! Voilà le nouveau phénomène auquel paraissent devoir faire face le droit et ses praticiens sous l’impulsion nerveuse de la technologie et de ses réseaux tentaculaires. La technologie semble vouloir leur imposer un traitement des demandes selon un mode zéro-délai. Bien que difficilement mesurable, chacun dans son exercice professionnel peut pourtant ressentir cette accélération compressant l’activité du jour. On la perçoit dans l’impatience d’un client excédé par une réponse tardant à venir à sa question posée quelques minutes auparavant. On la reçoit dans ces salves de messages « multi canal » déposés ou expédiés (comme un missile plus qu’une missive…) par des interlocuteurs empressés de voir leur problème de droit (toujours) urgent enfin traité. Car le temps passe ; car le temps file…

Mi conatifs, mi phatiques, ces messages ne contiennent pas ce qu’ils disent, signifiant en réalité : Dépêche-toi ! Empresse-toi ! Ils sont la manifestation d’une exigence de réaction immédiate attendue du juriste, par définition…« indisponible » au moment où on a besoin de lui. Il doit donc notifier en retour le traitement ou, à tout le moins accuser réception du problème, pour enfin témoigner de sa « réactivité ». Car le temps passe ; car le temps file… Oui, la technologie avec ses solutions en un clic ou ses résultats accessibles par simple pression digitale, rend le client incrédule à toute indisponibilité du monde, même celle de son juriste. Elle installe dans la socialité, à charge de celui qui ne peut être contacté, une sorte de présomption de mauvaise volonté dans l’impossibilité d’être joint. C’est que… par les temps qui courent, celui qui est injoignable, et qui par définition, abandonne le problème en souffrance aux temps perdus pour sa résolution, le fait exprès !! Le récalcitrant mérite donc bien ces relances qui n’ont d’autre but que d’enjoindre un certain entrain dans le traitement du dossier urgent. Car le temps passe ; car le temps file… Oui, au-delà des fameux temps facturables et facturés mis en fiches, la technologie semble se jouer du Temps mettant le droit sous pression et ceux qui le pratiquent, à l’épreuve. Une épreuve, chronomètre en main, qui prend la forme d’une course contre la montre, une course contre le temps lui-même, pour justement rester….« dans la course » et tenter de rester, selon l’expression qui préside à la mode du temps, « le maître des horloges » !

De la continuité technologique au droit d’impatience…

Dans une période qualifiée de « réchauffement du droit » à l’aune de bulletins météo annonçant une caniculaire pression législative qui cause un droit de « flux normatifs» constants (Bruno Dondero, Droit 2.0, apprendre et pratiquer le droit au XXIe siècle, LGDJ 2015), ces attitudes révèlent une impatience qui témoigne d’une attente nouvelle. Elle est exprimée par des acteurs toujours contraints de se mettre en mouvement pour rester à la page (web forcément !). Elle se manifeste vis-à-vis d’un juriste désormais connecté, interconnecté, ultra connecté grâce aux technologies et aux réseaux sociaux qui, en continu, permettent de publier, de partager et d’interagir en temps réel avec le monde. Technologies et réseaux permettent d’injecter, à débit constant, des lois, des jurisprudences, des analyses, des commentaires, et des informations affirmées, contredites, puis enfin confirmées pour faire office de vérité tangible…jusqu’à un prochain post…

Ce rapport à l’information et à la technologie qui s’inscrit dans un fil continu, bouleverse l’expérience du temps des clients et des praticiens. Ainsi, selon Paul Soriano qui dirigeait l’ancien Institut de Recherches et Prospective Postales, « dans un réseau où chaque individu est virtuellement connecté avec tous les autres, chacun peut à tout instant, en tout lieu, être joint sans délai par chacun » (A. Finkielkraut, P. Soriano, Internet, l’inquiétante extase, Mille et une nuits Fayard, 2001, p.58). Il souligne : « c’est le règne du « temps réel » ou du « juste-à-temps » qui efface les délais et les temps morts ». Ils tuent, pour ainsi dire, les temps morts des acteurs ; ils inscrivent l’action de ces acteurs dans un « nouveau temps du réseau, […] éternel présent qui est une permanente présence ». Or, s’il veut participer à ce nouveau monde, il n’est pas d’autre choix pour le juriste que de réagir et d’inscrire sa réponse dans cette présence, à défaut sinon d’exercer à contretemps des attentes, dans un mode asynchrone en quelque sorte… En effet, au-delà de la disparition des temps morts, le « temps réel » et le « juste-à-temps » mettent aussi fin à toute « périodisation de l’existence (un temps pour se former, un temps pour travailler, un temps pour se distraire) ». Et c’est ainsi que se dessine « un monde sans durée, où seraient progressivement marginalisée les activités dont l’essence même requiert la durée, celles qui ne peuvent s’exercer qu’à l’abri des événements en mode déconnecté : lire, écrire, parler, […], étudier, penser, prier, délibérer, légiférer, gouverner…. » (A. Finkielkraut, P. Soriano, Internet, l’inquiétante extase, Mille et une nuits Fayard, 2001, p.58) et aussi peut être… faire, exercer, pratiquer le droit, bien sûr !!!

Ainsi, face à ce fil continu d’emails qui s’empilent dans sa boîte de courriels comme les briques de Tétris, s’égrainant en autant de demandes suspendues à une certaine latence de traitement, le juriste ne semble pas avoir d’autre choix que de répondre selon une vitesse de réaction relevant du temps réel. Car le temps passe ; car le temps file…

Vers une pratique en temps réel du droit ?

Le « temps réel » ! Voilà donc la nouvelle unité de temps qui donne la cadence et s’impose aux métiers du droit ! Relevant du registre technique, le temps réel peut se définir comme l’« absence de différé discernable entre l’action d’un utilisateur et la satisfaction de sa demande, qui engage pourtant de nombreuses opérations […] mais à une vitesse que la durée de leur déroulement n’induit aucune latence. Il représente une transparence de la machine dans l’usage que l’on fait d’elle » (E. Sadin, La siliconisation du monde, l’échappée, 2016). Elle se prolonge en une « capacité de suivre, sans délai et dans leur dimension continuellement évolutive, quantité de faits » (E. Sadin, ibid.), d’informations et de données. Le temps réel semble donc installer le droit dans un nouveau tempo et sa pratique dans un nouveau rythme accéléré, compressé en quelque sorte. Car le temps passe ; car le temps file. Il avait déjà été observé, en d’autres temps, par Jean Carbonnier. Comparant la « retransmission paresseuse » du Journal Officiel à la rapidité des médias, il notait cette compression lorsque « une image du droit peut être diffusée […] presque instantanément à dater de l’instant de la production » jusqu’au « point où le crescendo de la vitesse, l’accélération […] a pu exercer un effet direct sur le droit (le droit qui, il est vrai, s’accommode congénitalement d’une certaine lenteur) » (J. Carbonnier, Droit et passion du droit sous la Vè République, Flammarion, 1996). Ce constat pourrait donc confirmer que ce temps accéléré auquel doit répondre le juriste n’est pas le fait d’un emballement du droit. Cette accélération naît du fait technologique : il dicte sa cadence qui impose au droit et à ses praticiens un temps qui, à l’instar de toute durée, leur échappe. Car le temps passe ; car le temps file…

Oui, en réalité tout se passe comme si la technologie orchestrait le droit comme elle orchestre le monde : autour de ses réseaux et de ses « applis » ayant, à portée de doigts, la solution à tout, pour tout… mais cette solution est réservée aux seuls « happy few », ces « élus » titulaires de l’ultime version-à-jour, s’ouvrant comme la seule promesse à tous les possibles… Cependant, aussi ultime soit-elle, cette version est elle-même inscrite dans un temps éphémère. Elle se reconfigure en programmant tant son obsolescence et sa propre fin, que la version à venir ayant vocation à lui succéder, pour une promesse renouvelée de services, d’agilité et de rapidité. La technologie inscrit le monde dans un rythme imposé d’évolution permanente, une course à laquelle le droit et ses praticiens n’échappent pas. Elle bat la mesure d’une succession accélérée de séquences alternées d’innovations en état perpétuel de perfectionnements puis de remplacements. A ce rythme, celui qui stagne paraît régresser ; celui qui bouge à la même vitesse que les autres semble immobile. Il en résulte une impression éprouvée « de ne pas avoir le temps » face aux tâches qui se profilent et un comportement d’impatience devant toute attente qui s’apparente à un temps vide, un temps perdu. Il faut donc revenir au temps plein : ainsi, « pour stimuler les individus, les captiver, il faut bouger, changer et plus vite qu’eux. Car la sensation de la vitesse s’est émoussée. C’est la vitesse relative, c’est-à-dire l’accélération qui compte » (N. Colin, H. Verdier, L’âge de la multitude, Armand Colin 2015) et qui pourrait laisser sur place le droit et sa pratique. Tout se passe comme s’il s’opérait un renversement des valeurs respectivement attachées à la durée et à l’éphémère. En effet, dans cette course à l’adaptation qui se joue,  toute durée, même celle requise pour l’effectivité du droit ou sa pratique, est sacrifiée au changement : la mobilité l’emporte sur la stabilité ; la tension sur l’équilibre ; l’impermanence sur la durabilité. Dans ce mouvement accéléré, cadencé par le temps réel, la question de droit posée peut-elle encore attendre sa réponse avant d’être, elle-même, emportée dans sa course ? Car le temps passe ; car le temps file…

Temps éphémère, homme liquide… droit fluide !

En effet, l’interrogation que suscite une situation de droit, la question juridique d’un acteur ou même encore la demande d’un contrat, sont toutes emprises dans ce mouvement d’accélération : s’impose donc aussi, dans la réponse qui doit être apportée en cadence, la même exigence de temps réel. Il marque le saut définitif de la pratique du droit dans ce « perpetuum mobile » propre à la société moderne liquide que décrit le sociologue Zygmunt Bauman. Il s’agit, selon lui d’une « société de consommateurs », dont « la perception et le traitement [n.d.a. en ce compris celui du droit !] de presque toutes les parties du cadre social [n.d.a. en ce compris celui système juridique !] et des actions qu’elles suscitent [n.d.a. en ce compris celles des questions de droit!] et encadrent, tendent à être guidées par le syndrome consumériste de prédispositions cognitives et évaluantes ». Ce syndrome précise Z. Bauman est un ensemble d’attitudes et de stratégies, de dispositions cognitives, de jugements et de préjugements de valeurs et […] de « pertinences d’actualité », qui inverse les valeurs attachées à la durée et à l’éphémère : « il a dégradé la durée et anobli l’éphémère. Il a placé la valeur de la nouveauté au-dessus de celle de la durabilité. Il a considérablement raccourci le laps de temps séparant non seulement le manque de l’obtention […], mais également le manque de sa fin » (Z. Bauman, La vie liquide, Pluriel, 2013, p. 131 et 132).

Cette impermanence, organisée autour du temps réel et du « perpetuum mobile », parachève l’avènement d’un « homme liquide » (Z. Bauman, La vie liquide, Pluriel, 2013). Elle parachève aussi l’avènement d’un droit fluide bâti sur un corps de règles de softlaw, ramolli dans ses principes et fluctuant dans son contenu. Car dans ce mouvement, s’instaure un système de valeurs qui repose non plus « dans la conformité aux règles, mais dans la flexibilité : l’aptitude à changer rapidement de tactiques et de style, à abandonner sans regret ses engagements et ses loyautés » (Z. Bauman, ibid.). Le droit et ses engagements, la loi et ses prescriptions sont devenus friables à l’épreuve du temps technologique, au point de s’écouler de manière liquide, comme s’égrènent les grains  du sablier… Car le temps passe ; car le temps file…

Ainsi, ce rapport renouvelé au temps et au droit consacre l’individu aux valeurs nomades. Un nomadisme qui s’exprime au travers de choix et d’engagements toujours plus fugitifs, qui s’inscrivent dans l’immédiateté du temps réel et dans un rapport fluide à un droit consommé de manière jetable (cf. La négociation du contrat en question, La Loi des Parties, 2015). Il en résulte cette impression d’avoir à pratiquer un droit contre la montre, qui consiste en réalité plutôt à tenter de synchroniser sa pratique avec le temps réel de la technologie et son client nomade : accorder la pratique du droit, en quelque sorte, au rythme du pouls nerveux des réseaux.

Le temps en pratique ; le temps en valeur ?

Cet exercice de synchronisation est délicat. Il met à mal le travail de coopération nécessaire entre les acteurs pour le traitement d’un dossier. Il bouleverse aussi, par son accélération, l’essentielle distance nécessaire à la qualification juridique de toute situation et à son traitement par un juriste (le juriste, l’avocat, la Justice etc.), remettant en question le modèle de valeur du travail au « temps passé ».

En effet, la synchronisation avec le temps accéléré de la technologie opère une coordination nécessaire. Elle, bouleverse le modèle de « synchronisation coopérative » du cadre de travail avec les autres acteurs. Ce modèle structure le travail des acteurs autour d’une unité de lieu (le bureau !) et de temps (la journée de travail ! (cette journée correspondant aux temps de socialité, d’information, de travail, de formation, de pause ; cf. la continuité et le droit d’impatience)) où ils se « retrouvent » dans l’organisation [nda. l’entreprise] et dans la prestation de collaboration [nda. le contrat de service]. La synchronisation impose une mise à niveau, une sorte d’ajustement des acteurs pour qu’ils travaillent sur le même temps : elle transforme donc la coopération en coordination imposée, dont on sait, depuis les travaux du sociologue François Dupuy, qu’elle ne constitue qu’une « vision dégradée […] de la coopération »  qui « entérine le fait que deux ou plusieurs parties ne communiquent pas, ne travaillent ni ensemble ni en même temps ». Le sociologue ajoute : « le remède est pire que le mal. Indépendamment du coût supplémentaire que cela représente, cela complique le jeu, dilue d’avantage les responsabilités et dispense définitivement chacun de se soucier de la logique et des contraintes des autres » (F. Dupuy, la fatigue des élites, la république des idées, Seuil, 2005, p. 52.). Dans la nécessaire synchronisation qui s’impose entre les acteurs, la pratique du droit n’échappe à cette déperdition de valeur. Elle est accentuée par la contextualisation permanente nécessaire pour interagir avec ce consommateur nomade et fugitif qu’est désormais devenu le client.

Enfin, cette pression accélérée sur le temps et la dégradation de la durabilité dans l’échelle des valeurs, affectent aussi en profondeur la valeur du travail au temps passé. Tout se passe comme si dans l’évaluation de ce temps et de son prix, le temps court, réel, accéléré du consommateur nomade ne pouvait plus se synchroniser avec le temps du juriste, inscrit dans un temps du droit congénitalement long dans la recherche de Justice ou de solution. Ce « conflit de temporalité » qualifié de « dyschronie » (Norbert Alter, « Mouvement et dyschronies dans les organisations », L’Année sociologique 2003/2 (Vol. 53), p. 489-514.) explique la compréhensible impatience dans le traitement qui a été développé plus haut. Il explique aussi la valeur contestée des honoraires d’une intervention, sur la foi d’un temps jugé toujours trop long, trop cher, inadéquat (la tarification horaire talon d’Achille de la Profession d’avocat, le Juriste de demain, Avril 2017). Depuis le temps du droit qui lui a pourtant permis de « mettre le problème derrière nous », le consommateur nomade a déjà bougé, évolué, changé de cap et de direction. C’est que par définition, la valeur du temps passé, dans une société du temps réel et du « perpetuum mobile » ne se conjugue jamais qu’au passé ; un passé toujours laissé trop loin pour pouvoir évaluer la juste valeur du travail réalisé, déjà effacé par les nouvelles possibilités sans fin qu’ouvrent les nouvelles versions successives de la technologie. Dans le « perpetuum mobile », pour passer à autre chose, « les instructions dont les praticiens de la vie moderne liquide ont le plus besoin […] ne concernent pas les moyens de démarrer ou d’ouvrir, mais de terminer et de clore » nous enseigne Zymount Bauman (Z. Bauman, ibid. p.9). Une leçon bien tiré par le client nomade et technophile : il a, lui, déjà fermé le dossier ; une manière de payer… en liquide et de s’éviter la pratique d’un droit de langue latine,… inscrit dans un autre temps, figé,… déjà mort en quelque sorte !! C’est que le temps passe ; c’est qu’il a déjà filé…

3 Comments

  • Leoreadthelaw

    16 septembre 2017 at 11 h 01 min Répondre

    un bel article… une belle plume… dommage je n’ai pas de temps à perdre à sa lecture complète… la science du « Droit » et l’exercice de nos métiers mériteraient autre chose que des chroniques anecdotiques se contentant que par trop de suivre l’ère du temps et son ambiance technologique de buzz à tout prix (auquel vous n’échappez pas sous une apparence pseudo intello de base). Les cataclysmes que vous annoncez ne sont que des motifs pour nous pousser à d’acheter et à souscrire à vos théories et vos technologies inhumaines…. vos propos outrageusement relayés, comme autant de pubs sur les réseaux sociaux et sur twitter (qui m’a conduit sur ce blog) ne sont pas liquides, ils sont tout simplement fumeux !

    • Stéphane Larrière

      16 septembre 2017 at 14 h 18 min Répondre

      Cher Leo,

      Je ne réponds jamais d’habitude sur ces pages mais votre commentaire très critique et la franchise de votre point de vue appellent une réponse car je me sens votre débiteur (même si le caractère certain de votre créance laisse à méditer). Elle sera rapide. J’ai compris votre temps, précieux et votre lecture comme un moment d’égarement…. Je crains qu’en fait d’égarement, vous ne vous soyez en réalité perdu. La vocation de La Loi des Parties, s’inscrivant dans une démarche d’indépendance intellectuelle libre, est de contribuer à une réflexion sur le droit et ses métiers, pas de vendre quoi qu’il soit ni de faire vendre un quelconque produit littéraire ou technologique. Aussi fumeux puissent vous apparaître ses propos, et aussi incommodants soient-ils pour vous, ils ne masquent en réalité aucun autre écran (de fumée) que celui par lequel vous avez pu accéder à ses pages, peut être encore trop lourdes pour la taille, sans doute encore étroite, de votre terminal.

      A vous lire, en d’autres endroits plus honorables que ces modestes pages et plus propices à recevoir la richesse (inénarrable) de vos propos,

      Stéphane Larrière

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